Le couloir de l'Aiguille Chenavier 3799m-Massif du Mont-Blanc

jeudi 17 juin 1999
Un beau couloir 5.4/E3/D 700m
Je tenais à finir cette belle saison 99 en allant voir du côté des grandes faces Nord du Massif du Mont-Blanc; c’est souvent là que se passent les choses sérieuses au mois de Juin. Après ma descente du Couloir ANGÉLIQUE, j’ai jeté mon dévolu sur le couloir de l’Aiguille Chenavier, versant Nord-est des Courtes, car je trouvais très sympa l’idée d’enchaîner deux “premières” sur le même sommet, dans un massif où beaucoup de gens pensent que tout a déjà été fait!



Cela bien sûr en respectant une logique de skieur: pas de corde et que du bon ski dans la neige(pas sur les cailloux).Et puis ce couloir, qui me tentait depuis plusieurs années,est vraiment très beau: assez direct, un peu sinueux, raide tout le long avec quelques étroitures. Il me fait un peu penser au Couloir Jager du Tacul.
Comme souvent, c’est une course faite pour les courageux: il faut aller tout au bout du Glacier d’Argentière pour le voir enfin. De plus, il est entièrement skiable à une époque où le Téléphérique des Grands Montets est fermé. Il faut donc monter au Refuge d’Argentière en partant de tout en bas! Le 16 Juin après midi, je démarre donc de “La Crèmerie”,pour remonter la piste(déneigée) qui mène à Lognan. Le sac est lourd; je monte en baskets en portant les chaussures de slalom, les skis, adaptateurs, peaux de phoque... La neige a beaucoup fondu à cause de la pluie, et il faut grimper à 2200m. avant de chausser. En étant philosophe, on transforme cette galère en agréable ballade au coeur de la nature: la marche dans les rhododendrons, les senteurs printanières, la vue d’une marmotte ou d’un bouquetin, et puis le sentiment de vivre intensément la montagne: En enlevant le téléphérique, le sommet devient plus imposant, la course plus compliquée, et les joies de la réussite sans doute plus fortes.
Au refuge, ces petites fatigues sont vite oubliées, et la journée du lendemain s’annonce prometteuse: Les faces sont très enneigées; les Autrichiens sont même skiables. Par contre, je ne peux pas voir mon couloir, qui est caché derrière la Nord-est des Courtes. Suspens! Le 17, réveil à 3h30, pour démarrer l’escalade du couloir à 6h30. Mauvaise surprise, la rimaye ne pourra pas se sauter à la descente: trop haute, avec une réception en neige béton, ravagée par les coulées et les boules. Je démarre l’ascension dans de bonnes conditions, sur une neige dure où je progresse rapidement. Dès son lever, le soleil chauffe le couloir, et je ne dois pas m’attarder. Avec ses 700m. de dénivelé, cet itinéraire est assez long, mais pas fastidieux: l’ambiance change souvent, au fil des différentes ontrepentes qui s’enchainent et que je découvre les unes après les autres. Ce couloir est très encaissé, et les Aiguilles “Croulante” et “Chenavier” qui me surplombent sont impressionnantes. Vers 3600m., je suis d’ailleurs impressionné en profondeur par une grosse pierre qui me percute violemment l’avant-bras droit: une méchante douleur me fait douter quelques minutes de la suite des évènements.
Avec de la neige, je réduit rapidement la taille de la grosse bosse qui a poussé sur le muscle, et continue tant bien que mal vers le haut, en évitant de me servir de ce bras. Je m’en tire bien; l’os aurait pu casser. Et je crois que je pourrai tenir un baton de ski, bien que je ne puisse plus déplacer la main! 50 m. avant l’arête sommitale, je rejoins la Nord-Est des Courtes. Le contraste est saisissant: je passe ainsi d’un couloir raide et sévère à de vastes pentes douces et régulières. Au lieu de démarrer du sommet de la Nord-est, je préfère continuer vers les Courtes, pour skier intégralement l’arête, comme je l’avais fait le 25 Mai. En faisant cela, je sais que je perds une heure et que la neige sera probablement très molle, mais j’aurai le plaisir de partir du sommet, ce qui revêt pour moi beaucoup d’importance.
À 10h., je quitte cette superbe cîme, par un rapide dérapage sur l’arête. Lorsqu’elle devient trop effilée, je bascule à gauche, versant Est, dans un couloir étroit où la neige est déjà pourrie par le soleil. La bagarre commence: des virages violents où j’ai peur de toucher les rochers, et où la neige part parfois en gros paquets. Avec 700 m. de vide en dessous, ce n’est pas très rassurant!40 m. plus bas, je débouche dans la Nord-Est et curieusement la neige est plus dense; je peux enfin me “lâcher”; de grandes courbes rapides qui provoquent plaisir et griserie... de courte durée, car il faut retourner dans la gorge du Chenavier! Je descend la première rampe avec précaution car là aussi la neige est très ramollie, à cause de l’exposition Est. Une traversée rapide vers la droite me mène au coeur du couloir où la neige est enfin correcte: dense, mais un peu ramollie en surface pour être facilement controlée. Voilà précisément le genre d’ambiance que je recherche tant : une pente extrême, mais facile à skier; un environnement hostile où j’ai l’impression de tout maîtriser; un couloir vertigineux en dessous des spatules, dans un décor de rêve...
Quand tout va bien, tout va vite! À chaque virage, je perds une dixaine de mètres; je joue avec le peu d’espace qui m’est alloué entre les rochers et la goulotte. Celle-ci est d’ailleurs extrêmement profonde et impossible à traverser. Je skierai donc tout le long sur la rive droite.Dans la bagarre, j’ai complètement oublié la douleur de mon bras meurtri.Mais en descendant, la neige se dégrade et la partie basse est vraiment un calvaire: je dois lutter pour virer en sécurité. J’ai toujours peur de “planter” une spatule ou un talon, et il est difficile d’enchainer les virages sans que des grosses masses de neige ne se mettent en mouvement. Là,c’est vraiment de l’extrême! La sensation d’être très près de la limite n’est vraiment pas ce que je recherche. Le plaisir vient plutôt de ’impression de maitrise totale, et est fortement lié aux conditions de neige. Aujourd’hui, c’est moyen!
À la rimaye, je suis obligé de traverser loin à gauche pour trouver un passage moins haut où je peux sauter.
La première sensation ressentie est tout d’abord le soulagement: celui d’avoir pu quitter vivant et sans grosse casse un endroit si dangereux. Les chutes de pierres sont assez nombreuses, et le risque d’avalanche marqué.Mais il y a aussi le bonheur d’avoir réalisé un vieux rêve,d’être allé au bout d’une aventure pas très évidente; le plaisir de l’alpiniste qui découvre une nouvelle ligne, et qui en revient en se disant que c’était une bonne idée!
Bien sûr ça aurait pu être plus facile, mais si la montagne était complètement apprivoisée, elle perdrait sans doute beaucoup de son charme!

Pierre Tardivel
Posté dans CHRONIQUES
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