Couloir Nord Du Grossjoch-Oberland Bernois -Suisse
jeudi 8 juin 2000
5.4 / E4 / TD-
1ère en skis par Pierre TARDIVEL,Tim DOBBINS
C’est Daniel Chauchefoin qui m’a appris l’existence de cette face, il y a 20 ans. Il était sans doute à l’époque le plus fort des skieurs extrêmes français, et il parlait de ce projet comme quelque chose d’extraordinairement difficile.De plus, les récits des alpinistes n’étaient pas rassurants ! Je n’avais alors ni le niveau ni l’ambition pour réaliser de telles choses. Et j’ai donc rangé cette idée dans un coin de ma mémoire, parmi beaucoup d’autres projets de descentes.En général, il en essortent par ordre de facilité décroissante, et il a fallu 20 ans pour que ce projet réapparaisse ! L’Oberland Bernois est très loin de chez moi, et il n’est pas facile de surveiller l’évolution de l’enneigement des faces. C’est pourquoi j’ai souvent privilégié les descentes de proximité, en Vanoise ou dans le massif du Mont-Blanc.
Fin Mai, après une saison de ski à Chamonix assez remplie,j’avais envie de me changer les idées et de partir à l’aventure. J’avais seulement entendu dire que l’enneigement dans l’Oberland était assez bon. J’ai donc surveillé la météo suisse sur internet pour avoir 2 jours de beau temps. J’essaye en général de trouver un compagnon pour me suivre dans mes descentes; c’est difficile car il doit avoir un très bon niveau et être très disponible. Cette fois, j’ai de la chance : Tim Dobbins est libre. C’est un skieur extrême américain qui pratique beaucoup le ski de pente raide, et qui est en villégiature dans les Alpes.
Nous partons de Chamonix le 7 Juin vers Midi, pour remonter la vallée du Rhône jusqu’au Lötschental, où le train nous permet de traverser le massif. Je n’étais venu qu’une seule fois par là il y a très longtemps, et c’est un vrai plaisir de redécouvrir ces montagnes magnifiques.Nous posons la voiture tout au bout du Lauterbrunnental,dans un secteur complètement nouveau pour nous : même les panneaux indicateurs le long des chemins sont parfois mystérieux ! Mais grâce à la carte, nous trouvons sans trop de mal la Schmadrihütte avant la nuit. Sur le sentier d’accès au refuge, il n’y a quasiment plus de neige, et il a fallu porter tout le long les chaussures de slalom avec les gros skis (nous sommes tous les deux des adeptes du matériel “sérieux” : skis paraboliques larges avec fixations de slalom ). La sécurité a un prix : nos sacs pèsent au moins 16 kgs chacun (avec piolets, crampons, baudrier, casque,corde, réchaud...). Les paysans qui nous ont vu passer ont dû nous trouver bien bizarres ! Cette entreprise peut sembler ingrate, mais au fond de nous-même, le caractère exceptionnel de la réalisation d’une telle descente nous fait complètement oublier ces quelques mille mètres déneigés.
Le soir, nous sommes un peu récompensés lorsque le nuage qui avait jusqu’alors caché la face se disloque et nous confirmela viabilité de l’itinéraire: un superbe couloir de 600 m. à l’aplomb du Grossjoch. Pour le rejoindre, un socle facile de 400 m., puis une traversée vers la gauche qui semble très étroite et exposée, au dessus d’une falaise et en dessous des séracs !C’est le gros point d’interrogation : pourrons nous passer à skis ?
Le refuge est agréable; nous passons une soirée sympathique en compagnie de 2 alpinistes allemands venus faire la même voie. Ils projettent de se lever à 2 h. du matin, et nous à 6h.! C’est la grosse différence entre les piétons et les skieurs : pour être skiable, la neige doit être souple, et le soleil ne chauffe que très tard cette raide face nord.Le lendemain matin, lorsque nous quittons le refuge, les allemands atteignent le Grossjoch ! Alors qu’ils ont tout grimpé de nuit, nous avons le plaisir de tout faire de jour. Le glacier ne semble pas dangereux et nous progressons décordés. Il en sera de même pour le reste de l’itinéraire.Je dis toujours que pour être à l’aise à la descente, il faut être capable de grimper facilement en solo. Et puis Tim maîtrise bien l’escalade (ce qui est rare pour un free-rider !). Nous avons de la chance : au dessus de la rimaye, la neige est très bonne et annonce une descente de qualité. C’est une neige printemps bien transformée. Plus haut, une série de profondes goulottes d’avalanches annonce de folkloriques traversées avec les skis ! Vers 3000 m., nous prenons nos distances pour la fameuse traversée, afin de n’exposer qu’une seule personne à la fois. Je constate avec bonheur que la traversée pourra se faire à skis : 40 cm de large entre les dalles de rocher. Ce sera toutefois délicat car il y a un peu de glace.
Au dessus, nous prenons pied dans le grand couloir; nous sommes encore inquiets car les séracs nous dominent toujours. De plus, le regel nocturne a été très bon et la neige reste dure. Il faudra attendre qu’elle ramollisse pour skier.Ce couloir est impressionnant, car plus on monte, plus il est raide. La plupart du temps, il fait 50°, mais il se redresse jusqu’à 54° au niveau du verrou rocheux supérieur (je mesure les pentes avec un clinomètre, pour ne plus dire de bêtises, comme on a pu le faire pendant 20 ans : on a voulu faire croire qu’on pouvait skier à 60 ou 65°, alors que les plus difficiles descentes ne dépassent pas le 55° !). Je passe beaucoup de temps à aller et venir dans le délicat verrou rocheux pour trouver le meilleur endroit. C’est vraiment extrême et ce sera le passage clef, très impressionnant avec 800 m. de vide en dessous ! La reconnaissance de l’itinéraire à la montée est primordiale pour le skieur-alpiniste : D’abord on a le plaisir de faire une belle course à la montée, et cela permet d’être plus en sécurité à la descente. On peut ainsi déceler tous les pièges, parfois invisibles par celui qui n’a pas remonté l’itinéraire.Pour le moment, la neige est trop dure et pas encore skiable. J’estime qu’il faudra attendre 15h pour qu’elle soit suffisamment douce. C’est pourquoi nous ne nous pressons pas pour sortir la voie, et nous atteignons tranquillement le Grossjoch vers 13 h 30.
Heureusement, il n’y a presque pas de vent, et l’attente est confortable.Nous jouissons du paysage, d’autant plus beau qu’il nous était inconnu.
À 15 h, les skis sont chaussés. Le stress est toujours présent lors de ces premiers virages. On se rassure petit à petit en se rendant compte que la neige est enfin skiable : Elle est encore dure, mais les carres accrochent bien. Notre concentration est maximale, dans ces premières pentes où toute faute est interdite. Mais le plaisir est quand même là lorsque la neige est bonne.La difficulté devient extrême au niveau du verrou rocheux supérieur : de vieilles coulées ont lustré la neige et les virages deviennent très délicats. Le moment le plus difficile est la sortie du verrou : on traverse à toute vitesse sur une plaque verglacée, pour se récupérer en haut du grand couloir, où la neige redevient excellente. Un mouvement qu’on trouverait facile sur un free-ride en station, mais avec 800 m. de vide en dessous, on a le coeur qui bat très fort ! Le reste est beaucoup plus décontracté. La neige est maintenant excellente, et nous sommes complètement rassurés. Alors nous prenons du plaisir à enchaîner de nombreux virages, à travailler le style, parfois en petite godille,parfois en grandes courbes. Il faut toutefois rester vigilant à ne pas se faire embarquer par les petites coulées de surface que l’on déclenche en skiant; on évite d’ailleurs de skier l’un au dessus de l’autre. Souvent on s’attend;c’est pourquoi on met toujours plus de temps lorsqu’on est plusieurs à descendre. Mais c’est tellement plus sympa !
On replonge dans l’incertitude avant la traversée expo, où nous nous engageons tout doucement. Finalement, ça passe très bien : la glace s’est ramollie, et le souci s’efface rapidement. Je suis content d’avoir pu tout faire intégralement en skiant. Sur certaines descentes, j’ai parfois la frustration de devoir faire un rappel ou de remettre les crampons pour désescalader. Il nous reste à présent à batailler dans les pentes inférieures, où il faut souvent traverser de profondes goulottes d’avalanches, soit en descendant dedans, soit en les sautant. Cela devient un jeu, mais nous sommes contents d’en finir avec le saut de la rimaye. On ne peut pas s’attarder dans de tels versants. Le créneau horaire favorable est court; il faut partir avant que le soleil déclenche des avalanches de neige ou de pierres.
Le grand plaisir d’une telle aventure consiste à être en harmonie avec la nature : bien la comprendre pour y vivre un moment exceptionnel; être là le bon jour, à la bonne heure.Dans ces moments extrêmes où on est sans cesse confronté à ses limites, on apprend à se connaître, parfois à se dépasser. En emmenant Tim avec moi, j’ai aussi eu le plaisir de partager un moment de bonheur. En la partageant avec d’autres, cette activité me semble plus utile, moins égoïste.
Pierre Tardivel
Posté dans CHRONIQUES
Jeremy Janody







