La Roualle 2589m-Massif des Aravis

lundi 2 avril 2001
LES JARDINS DE KATHY 5.5 / E4 / TD- 1ère en snowboard par Bertrand DELAPIERRE 1ère en skis par Pierre TARDIVEL



Une nouvelle première dans les Aravis, c’est encore possible !
Il n’en reste certes plus beaucoup, mais ce sont certainement les plus difficiles, voire les plus intéressantes. J’en veux pour preuve cette petite dernière, sur la Roualle, au dessus de la Giettaz. Loin d’être tirée par les cheveux, c’est une ligne logique, directe, élégante : Elle part du sommet principal et descend droit en dessous dans un couloir évident, d’une dizaine de mètres de large. C’est loin d’être une variante : les itinéraires voisins sont à plusieurs centaines de mètres de là. Avec 500 m. de dénivelé, c’est un itinéraire d’une certaine ampleur.
Sa difficulté est élevée : extrêmement raide, il faut un enneigement exceptionnel pour recouvrir certains verrous rocheux.Le cru 2001 est peut-être le meilleur depuis 10 ans ; c’est la première fois que je vois ce couloir aussi bon. À tous ceux qui en doutent, il faut expliquer que lorsqu’il pleut en permanence sur le bas des pistes, comme cet hiver, cela signifie qu’il tombe des plâtrées de neige humide et collante au dessus de 2000 m. De quoi recouvrir les parois rocheuses les plus raides. Le malheur des stations de ski fait parfois le bonheur des extrémistes !
Psychologiquement, il m’a fallu du temps pour me sentir prêt à y aller. Le couloir est impressionnant, et j’ai gardé ce projet de nombreuses années dans les cartons. S’il n’avait jamais été descendu, c’est aussi parce que cet itinéraire n’est pas facile à voir : le couloir est assez encaissé et il faut être bien en face pour l’observer.
Pour cela, il faut gravir le sommet de Croise Baulet, haut lieu du ski de randonnée. Mais les riders extrêmes ne viennent pas à Croise Baulet. Ils restent à Chamonix ; c’est bien là leur problème ! C’est d’ailleurs à un chamoniard que j’ai proposé de m’accompagner sur cette aventure : le snowboarder Bertrand Delapierre est un des meilleurs spécialistes de la pente raide. Je savais qu’avec lui, ça passerait bien : il a le niveau et il est sympa. Le fait de partir avec quelqu’un m’apporte beaucoup : j’ai le plaisir de partager quelque chose, et la journée est plus agréable. Tout seul, c’est un peu triste. À deux, on peut partager des sensations, des émotions, parfois se rassurer mutuellement !
Au delà du fait qu’on ne peut réaliser cette descente qu’avec un enneigement exceptionnel, il faut encore trouver un jour où la neige est parfaitement stable. La recette est à priori simple: on y va au 3ème jour de beau temps, après une nuit bien étoilée et un isotherme 0° assez bas. Si on laisse passer trop de jours, la neige risque d’avoir été purgée. Le créneau est donc assez court; il faut beaucoup de disponibilité dans son emploi du temps ! La météo de cet hiver ne nous a pas facilité la tache. Après des semaines d’attente, ce lundi 2 Avril était le bon jour.
Rendez-vous à 5 heures au Col des Aravis avec Bertrand. Le vallon de l’Arrondine (traditionnel point de départ) étant entièrement déneigé, nous démarrons de la route des Alpages, qui longe la chaîne des Aravis à 1500 m. d’altitude. Nous la suivons sur 3 kms, jusqu’au pied de la face. De là, une raide montée en peaux nous amène au pied du couloir. Ca se corse d’entrée de jeu, avec l’ascention en solo d’une goulotte de glace de 35 m. à 70°. Très original pour les Aravis. Au dessus, la neige est excellente, et la pente très soutenue à environ 50°. 50 m. plus haut, un court passage de quelques mètres en glace nous fait réfléchir sur la marche à suivre pour passer à skis : en fait, il existe un couloir secondaire qui sera accessible après une petite traversée horizontale entre les rochers.
Au dessus de ces passages techniques ça redevient très évident : tout droit jusqu’en haut. Le souci est maintenant de tenir un horaire pour ne plus être dans la face lorsque la neige sera trop réchauffée. C’est un peu une course contre la montre; il faut toutefois prendre le temps d’étudier la qualité de la neige, et rester vigilant pour ne pas se déséquilibrer : nous évoluons sans cesse en solo sur une pente extrêmement raide où toute chute est interdite. Je suis d’ailleurs impressionné par la continuité de l’inclinaison. A aucun moment la pente redescend en dessous des 50°, ce qui est très rare en ski extrême. Vers 10 h., après 2 h. d’escalade, c’est le sommet de la Roualle. Il est plus que temps de descendre, ce que nous faisons sans attendre. Dans le couloir, nous nous accordons quand même quelques minutes : je prends des photos et Bertrand filme pour “TV Mountain”, la chaîne de télé sur internet. Les conditions de neige sont tellement bonnes que nous pouvons nous lâcher; c’est une descente express.
C’est ce genre de descentes qui me fait dire que les plus raides sont les plus faciles ! En effet, elles ne sont réalisables que par conditions exceptionnelles : A ce moment là, tout devient facile et le paramètre de l’inclinaison de la pente devient négligeable. On doit juste redoubler de prudence dans le bas du couloir, lorsqu’il devient étroit. Il faut parfois tourner presque sur place, et quand on arrive à quelques mètres des goulottes de glace, on rigole moins !
Le final est moins rapide : il faut planter de solides broches dans une glace peu épaisse, pour le rappel sur la goulotte. Après de longues minutes, je récupère enfin la corde et la broche éjectable (écologie oblige !). Nous pouvons enfin savourer la victoire, salués par le concert des premières coulées d’avalanche qui commencent à purger le couloir.
Très bon timing ! Je sais que cette descente n’était peut-être réalisable qu’un seul jour dans l’année, et qu’elle ne sera sans doute pas reprise avant bien longtemps avec d’aussi bonnes conditions. C’est la recherche de ces moments d’exception que je trouve le plus intéressant dans le ski extrême. Je considère cette descente comme la plus belle et la plus difficile du Massif “Bornes-Aravis”. J’ai appelé cette ligne “les Jardins de Kathy”, en hommage à mon épouse.
Cette descente marque pour moi un anniversaire : il y a 10 ans, le 12 Mars 1991, je réussissais un premier itinéraire sur la Roualle. On l’appellera aujourd’hui la “Roualle classique”, car elle a été répétée quelques fois. Moins sévère que les “Jardins de Kathy”, elle est quand même d’un niveau sérieux, et j’avais déjà à l’époque eu du mal à oser y aller. Aujourd’hui, je la trouve assez facile. Ce genre derepères me donne l’impression d’avoir évolué ! Le matériel aussi a beaucoup évolué en 10 ans : Des skis beaucoup plus larges (Dynastar Intuitiv Big,109 /80 /102) qui permettent de skier plus vite, plus en sécurité, en faisant moins d’efforts, et avec plus de plaisir. Des chaussures de slalom plus précises, plus confortables et plus légères (Tecnica Formula, seulement 4000 g. la paire). Des vêtements beaucoup plus légers et qui prennent très peu de place dans le sac ( Eider).
Tout cela aide certainement à dépasser ses limites.

Pierre Tardivel
Posté dans CHRONIQUES
Jeremy Janody