AVALANCHE EXPERIENCE
vendredi 2 février 2007
Eric Daumas nous livre le reçit d'une mauvaise expérience, la montagne reste la plus forte et l'humilité est de rigueur.
Miraculé !
Miraculé oui, tel est le terme approprié qui me désigne après l’incroyable aventure que je viens de vivre. Dimanche 28 janvier 2007, je suis dans les Alpes de Haute Provence pour ma deuxième journée de ski de randonnée. J’ai skié la veille sur un sommet arrondi à 2400m d’altitude, c’était bon, tout poudre jusqu’à 2000m mais j’ai du déchausser les skis à la descente vers 1900m côté ouest pour ne pas les flinguer. Il n’y a aucune sous couche et les trente à quarante centimètres tombés le jeudi sont un peu minces sur des pierriers… mes skis s’en rendent compte très vite.
Je me dirige vers le Cheval Blanc, « ma montagne fétiche », que j’aime tant et que je parcours depuis plus de vingt ans déjà en ski. Cette montagne magique qui drapée de blanc en hiver constitue une permanente invitation au ski de couloir. Je jette mon dévolu sur le couloir central que j’ai skié pour la première fois à l’âge de 19 ans, j’en ai 41 aujourd’hui, et qui semble être le mieux enneigé.
L’ascension débute par un portage en forêt avant de pouvoir enfin mettre les skis aux pieds sur une tire de bois à 1250m d’altitude. Je sais déjà que je vais plus promener les skis que faire du ski aujourd’hui! Je rejoins bientôt le fameux ravin de l’avion, immense pierrier de près de 1300 m de long, peu incliné dans sa partie inférieure mais dont la pente se redresse progressivement pour aboutir aux pieds des couloirs orientés plein nord et qui culminent à 2280m de ce côté. Le départ est limite avec les peaux. Je fais régulièrement rouler des cailloux sous mes skis. Un léger givre de surface fait briller la neige. C’est joli. Je monte tranquillement ce long ravin qu’un vent descendant balaye de façon continue. Vers 1650m j’oblique à droite sur un plateau parsemé de mélèzes. Les 35 centimètres de poudre sont bien là et je ne touche plus les cailloux sur ce sol garni de mousse en été. Les conversions sont nombreuses avant d’arriver enfin à pied d’oeuvre. J’observe une dernière fois le site.
Il n’y a vraiment pas des masses de neige cette année. Les cônes de déjection sont bien là mais petits, des volutes de neige glissent régulièrement à la surface de chaque couloir. Je continue tranquillement, revient à gauche un long moment pour arriver à la base du couloir en une dernière traversée oblique. La neige est tantôt carton, tantôt poudreuse encore. Je croise des traces de chamois mais n’en vois aucun. Je suis bien, serein, seul à l’attaque du couloir. Je place les skis en latéral sur le sac à dos et aimant les sacs bien propres, les arriment solidement aux spatules par un scratch velcro. Les crampons sont mis en place, je m’applique à repositionner parfaitement les guêtres intégrées de ma salopette sur les chaussures, ferme toutes les écoutilles et pars à l’assaut du couloir. J’évite comme toujours par la gauche la petite barre rocheuse de 5 mètres qui divise son départ en deux. La pente du couloir est à 35 degrés d’abord puis se redresse à 40° pour approcher enfin les 45° sous la corniche sommitale, quasi inexistante aujourd’hui. J’y vais gaiement et remonte bâtons en mains, skis sur le sac, ce couloir d’environ 7 mètres au plus large et 4 m au plus étroit, par son bord gauche dont les contre pentes mi-herbeuses mi-caillouteuses sont bien déneigées…Je rase un côté comme toujours, le gauche donc, car je me suis toujours dit qu’en cas d’avalanche il valait mieux ne pas être au centre et pouvoir esquiver latéralement.
J’enfonce beaucoup au départ puis franchi un court passage de neige dure avant de casser à nouveau à chaque pas une neige cartonnée mais qui repose cette fois sur de la neige…au bout de trente mètres de progression ma jambe gauche provoque un timide « wouff » caractéristique, je viens de déclencher une mini plaque à vent en forme de triangle dont la base se situe vers le bas, je saute instinctivement sur ma gauche crampons aux pieds, reste accroché et vois partir le petit morceau de neige. La montagne vient de me donner un premier avertissement. Cela ne m’inquiète pas plus cela, ce n’est pas la première fois que je fais partir des minis plaques ici et tout s’est toujours bien passé. Je regarde vers le haut ce beau couloir que j’ai déjà skié à environ neuf reprises dont une seule fois accompagné. Il fait grand beau, cela fait suer d’abandonner, je commençais seulement avec cette remontée de couloir à avoir l’impression de faire de la montagne. Je redescends dans mes traces un petit peu, j’observe l’autre côté et me demande si ce ne sera pas meilleur. Je traverse délicatement, il y a moins de neige apparemment ici et je progresse plus vite. J’ai dépassé d’au moins vingt mètres la pointe de fracture du côté opposé quand rattrapé par mon instinct je décide de m’arrêter. Le couloir s’est élargi, il fait bien 7 mètres de large.
Devant moi un amoncellement de neige protégé par un strate de roche oblique remonte anormalement sur la contre pente où je me situe. Une petite voix intérieure commence à me parler. Tu n’es qu’un con Eric, ton couloir n’a pas du tout la configuration habituelle, il y a une plaque devant toi, en fait le couloir entier est plaqué.
Au moment même où je me dis cela mon dernier pas fait partir l’amoncellement de neige. J’avais anticipé le coup et je reste toujours accroché à la pente mais la section atteint allègrement les cinquante centimètres de hauteur cette fois. Deuxième avertissement, je capte enfin mais n’est ce pas déjà trop tard ? La course est finie il faut descendre. Je redescends avec application dans mes traces face à la pente. Arrivé à ma traversée de couloir j’hésite. Dois-je esquiver par les contrepentes merdiques à 50° ou plus avec herbe en neige glacée et rochers, le tout surplombant une barre de ce côté ou dois-je retraverser le couloir au risque de faire partir la plaque entière qui le tapisse sans doute soit 350 mètres de haut sur 6 mètres de large en moyenne. Je réfléchis, je n’ai pas mes crampons en acier mais ceux merdiques de « compétition » et je n’ai pas d’engin. La moindre chute en désescalade serait fatale de ce côté. J’ai traversé une fois le couloir, il doit bien être possible de le traverser une seconde fois ? Je suis vraiment trop con, je me suis piégé tout seul. Etais-tu endormi ce matin, Eric ? Etait-ce la sensation de routine donnée par le fait d’être dans ton « jardin » ? J’opte finalement pour le couloir. En courant ou comme sur des œufs ? Je suis sur de percer la plaque en courant, trébucher et hop, hop, hop…ce sera donc délicatement. Je vais alors commettre la grossière erreur qui consiste à réutiliser mes anciennes traces de pas.
Un pas, deux pas, trois pas, boum c’est l’explosion, en un centième de seconde j’ai compris que tout le couloir partait ; je tente de courir en oblique pour rejoindre le bord d’en face, y parviens presque au milieu des plaques de neige épaisses qui accélèrent mais je suis rapidement fauché. Je me débat comme un fou. Ca ne rigole plus Eric, ce n’est pas la petite avalanche déclenchée avec insolence skis aux pieds, c’est la grosse cette fois, je le sens, je le sais instantanément. C’est le début d’un combat inégal, un long voyage vers l’inconnu.
Sur ces quinze premiers mètres j’ai le sentiment de faire jeu égal avec l’avalanche. Je vois le ciel, je glisse certes mais ne suis pas encore enseveli. Je gère la situation bien que ne parvenant pas à me redresser malgré mes efforts colossaux. C’était sans compter sur l’énorme masse de neige qui me catapulte par derrière et me fait plonger la tête en avant sous la neige. Ça y est je coule mais nage avec mes bras et mes jambes de toutes mes forces pour rester en surface. Je suis parfaitement conscient, commence à rouler dans tous les sens et connaissant bien le lieu m’inquiète pour la barre qui m’attend. J’ai peur du choc, peur de me tuer à la réception. Mon cerveau fonctionne à 300km/h. J’analyse tout instantanément. Tout va très vite et j’ai pourtant l’impression d’un film au ralenti. Je vole, j’étouffe déjà, je veux vivre, je veux vivre, j’hurle sans arrêt ces mots dans ma tête. Je sens un choc violent mais suis toujours conscient.Le sac à dos m’a peut- être amorti. Bats toi, bats toi, bats toi putain Eric, je ne lâche pas le morceau. Je ramène les mains devant ma bouche pour dégager la neige, je respire mal, je ne vois rien, c’est blanc partout, j’ai l’impression de taper très fort le sol parfois et puis de remonter, comme de planer au sein d’une masse énorme qui me pousse furieusement vers l’avant. J’ai perdu la notion du temps, les secondes durent une éternité. J’ai l’impression que l’avalanche a accéléré, cela va très vite, je ne parviens plus à ramener les mains devant la bouche mais j’y crois toujours et je me bats de toutes mes forces.
Je veux vivre, je veux vivre, c’est trop con Eric, tu ne vas pas mourir là pour ce putain de couloir de merde. Je suis parfaitement lucide sur l’enjeu du combat. Les skis me tapent régulièrement sur la tête, j’essaie de savoir ou j’en suis mais je suis perdu ; la respiration est de plus en plus difficile, crache, crache, crache Eric, je ne suis plus occupé qu’à tenter de continuer à respirer, la sensation d’asphyxie est horrible mais je me bat toujours. J’ai depuis longtemps renoncé à pousser sur les jambes quand je touche les cailloux, c’est mission impossible. Je suis dans une gigantesque machine à laver tel un nageur tourneboulé dans tous les sens, plaqué au fond de l’eau par un rouleau jusqu'à la plage sauf que la plage ici n’arrive jamais. Et cela accélère encore. L’angoisse de mourir fait son apparition. Tout en continuant instinctivement à cracher de toute mes forces la neige pulvérulente qui envahie ma gorge, j’appréhende de plus en plus l’instant final. A quel moment vais-je partir ? C’est comment la mort ? C’est doux, c’est froid ? C’est le néant ? Pour la première fois de ma vie je sens mon destin s’échapper. J’attends avec inquiétude la suite… Mais je reviens au combat, elle ne m’aura pas cette salope !! Ces mots reviennent toujours dans ma tête, bats toi, bats toi, ne lâche rien, crache, crache, crache encore et toujours cette saloperie de neige. J’ai de plus en plus souvent l’impression de voler dans les airs, d’être sur un tapis volant, je ne suis qu’un pantin désarticulé aux mains d’une puissance phénoménale. A quelle vitesse dévale l’avalanche ? Soixante, soixante dix kilomètres par heure ? Je n’en sais rien mais cela va vite pour faire de moi une toupie. Je ressens la vitesse dans mes trippes. Cela tape très fort par instant, les pieds notamment. C’est trop con Eric, tu as tellement de choses a vivre encore, pas là, pas aujourd’hui ! Je commence à sérieusement fatiguer, ma respiration est limite, le temps semble infini. Une partie de moi ne pense qu’à respirer, l’autre regrette cette sortie. Je suis en colère avec moi-même !
C’est alors que je me résigne à lâcher prise. J’attends que cela passe. Un silence absolu s’installe. Une image m’apparaît violemment à l’esprit. Je vois le visage d’un être très cher, je veux la revoir, je veux la revoir, c’est plus fort que moi ! Je me secoue, bouge les jambes et sort la tête de la neige en une fraction de seconde. J’étais par chance juste sous la surface. Je revois le ciel, les montagnes, la lumière, putain que c’est beau ! Je suis assis de côté au centre de l’avalanche dont la langue s’arrête environ 50 mètres en contrebas. Le tas de neige ne doit pas dépasser 1m50 d’épaisseur et n’est constitué que de galets de neige froide, résidus des plaques totalement disloquées lors du trajet, mélangé avec une énorme quantité de « semoule » sans cohésion. Je tousse et crache du sang pendant 10 minutes avant de reprendre une respiration à peu près normale. La gorge me fait très mal mais je suis vivant !!! J’ai gagné ce combat grâce à une chance inouïe mais aussi peut-être grâce à une indestructible envie de vivre ?! Ironie du sort, je reconnais le bruit caractéristique et vois le nouvel hélicoptère blanc et bleu de la gendarmerie passé dans le ciel. Chouette me dis je, mon oncle qui m’observait du village avec la longue vue a déjà prévenu les secours ! Il doit me croire mort! Mais non l’hélico file vers le haut verdon. Il va falloir redescendre à pieds. Je me relève avec difficulté, la main droite est totalement inopérante, surmontée d’un hématome gros comme une balle de tennis. Mais je ne sens rien. Je pisse le sang sur le visage, ce doit être les carres des skis qui m’ont tailladé le cuir chevelu. Je me retourne vers le haut de la pente et n’en crois pas mes yeux. Le couloir est si loin et la lisière de la forêt si proche ! Après vérification sur une carte au 1/25000 je viens de descendre 550 mètres de dénivelée sur 900 mètres de distance et je suis toujours vivant. J’avais un bel ange gardien ce jour là !
Les crampons en aluminium traînent parterre accrochés par leurs sangles. Je remet le droit et vire le gauche qui est cassé. J’ai froid partout, c’est l’onglée. Je boite mais parviens à marcher, je récupère bientôt un bâton tordu qui traîne en surface. L’avalanche ne dépasse pas 15 mètres de large et remplie partiellement son couloir d’écoulement naturel. Ce sang que je continue de cracher, m’inquiète, je crains une hémorragie interne et reste à l’écoute de mon corps tout au long de la descente. La voiture apparaît au bout d’une heure. Les douleurs se réveillent partout, hanches, genoux, coudes mais j’en suis si heureux. Je me sens vivre. Je vire tout dans le grand break, conduis chaussures de ski aux pieds et rejoins le village. Dring, dring chez ma tante. Oh mon Dieu mais qu’est ce qui t’arrive Eric ? C’est rien, je suis vivant, j’ai pris une avalanche, je dois avoir la main droite cassée, amener moi aux urgences, merci. Bilan, deux os main droite cassés, de nombreux hématomes et quelques plaies externes, genoux, coudes, hanche, soit rien finalement compte tenu du « voyage » effectué. Je prends conscience que je suis un miraculé. Merci la vie pour ce si précieux joker que tu m’as offert ! Je sais que je n’en aurai pas un deuxième comme cela. Ce fût une sacrée leçon !
Eric
PS : j’aime toujours la montagne et j’espère bien finir la saison skis aux pieds. Je pensais être prudent, je ne l’étais pas suffisamment. La montagne est belle et neutre, ce sont les hommes qui par impatience, intrépidité et erreur d’analyse, la rendent dangereuse. Soyons prudents et humbles, les amis, face aux éléments et si cela partait un jour malgré tout …sachez que les miracles, non plus, n’arrivent pas qu’aux autres, à condition de se battre jusqu’au bout. Ayez la « foi » en ces instants !
Posté dans ACTUS
Jeremy Janody







